Jeudi 27 novembre 2008

Il arrive toujours un moment ou la fatigue disparaît, ou la machine humaine apparaît si merveilleusement réglée, qu'on peut marcher des heures, des jours, des nuits et encore des jours sans rien ressentir.

R. Frison-Roche - Premier de cordée

 

Les lèvres de la gamine se tordirent lentement, me sembla t-il, derrière un reflet de la vitre arrière, pendant que sa mère enclenchait mollement la première, arborant une mine bien basse. La voiture reprit la direction de Valence, chez nous, une des trois villes portes du Vercors.

La grande traversée, la GTV, la mythique, est celle qui rejoint les deux extrémités Nord-sud du massif : Grenoble et Chatillon en Diois. Mais pour cette fois j'allais me contenter d'une petite traversée, moins connue, moins reconnue, moins longue aussi, et par conséquent compatible avec mes maigres disponibilités du week-end, celle qui joint l'Ouest à l'Est, Peyrus à Die. Pour la grande nous verrons plus tard.

Aussi, ce fut avec le coeur un peu lourd du père de famille, mais l'esprit (sur)excité par mon aventure, que j'attaquai le GR 93 qui conduit droit sur le pas du Touet, la première difficulté. Nous étions samedi 15 novembre, en début d'après-midi.

Le temps n'était pas au rendez-vous. J'en fus un peu déçu, faut-il l'avouer. Je m'attendais en effet à une météo plus clémente, selon les informations recueillies la veille sur la toile, mais en guise d'un ciel voilé comme promis par le site Internet, le Vercors m'écrasait d'une épaisse masse grise, à l'intérieur de laquelle je n'allais pas tarder à m'enfoncer.

La pente est franche et fut rendue très grasse par les pluies des derniers jours, mais je grimpais d'un bon rythme, les bâtons bien actifs sur ce tapis de feuilles glissantes comme des écailles.

Le Vercors est une île. Une forteresse, a t-on coutume de dire, bordée de falaises abruptes par lesquelles il faut se frayer un chemin. Ainsi, l'accès au plateaux se fait par d'étroits passages - appelés "pas" - aussi court en distance que fournis en dénivelé. Et le pas du Touet ne contredit pas cette géographie, loin de là.

Comme je le prévoyais, le brouillard arriva. Et beaucoup plus bas que je ne l'aurais imaginé depuis Peyrus. En réalité, dès le deuxième tiers de l'ascension entamé, la visibilité se réduisit considérablement, pour n'atteindre qu'une dizaine de mètres à peine. Ce fut par conséquent une ambiance de lande écossaise qui m'attendait sur le plateau censé m'offrir un panorama de la vallée du Rhône.

Là haut, je croisai un randonneur à la mine bien rouge, m'informant que l'épaisse brume n'allait pas en diminuant, bien au contraire. Et loin d'entamer ma détermination, j'accueillis la nouvelle avec un intérêt nouveau, n'ignorant pas que si le brouillard masque le paysage, il installe des ambiances et des atmosphères qui lui sont propres. Je poursuivis donc mon chemin, sans désespérer toutefois apercevoir le soleil, ne fut-ce qu'au col de la Bataille.

En arrivant sur la route qui descend le col de Tourniol, en plus d'une fumée blanche au milieu de laquelle je me frayais un chemin depuis maintenant une bonne heure et demi de marche, un vent à décorner les boeufs manqua de me renvoyer sur Valence. Le froid me prit. J'avalai deux ou trois gorgées d'eau très fraîche, et estimai alors la température à peine positive, puis remontai bien haut le col de mon coupe vent, en enfonçant les mains dans mes poches.

La descente sur Léoncel se fait pour la majeur partie en forêt, le rouge et blanc du GR toujours très visible, rendant l'orientation aisée, ce qui n'est pas rien par un brouillard comme celui-ci. J'arrivai ainsi à l'abbaye de Léoncel sur les coups de 15h30, et mon envie initiale de bivouaquer vers Font d'Urle m'apparut soudain comme optimiste. Je me fis du reste la remarque, en tirant sur ma manche pour y glisser ma montre, que la marge restante entre cet optimiste et une illusion pur et simple venait de se réduire comme peau de chagrin. Il y avait en effet devant moi le col de la bataille à atteindre, ce qui n'est pas rien. Ou allais-je dormir ? Je n'en savais rien, j'espèrais simplement être au niveau du refuge D'Ambel dans la soirée (c'est à dire 17h30), pour pouvoir m'y abriter et passer la nuit, si les conditions devenaient encore plus difficiles.

J'avoue ne pas détester l'idée d'ignorer ou je vais passer la nuit, j'y perçois comme une façon d'angoisse métaphysique. En effet, depuis toujours le sommeil pose problème à l'être humain, il nous est indispensable et nous rend pourtant totalement vulnérable. C'est une équation insoluble que l'on a toutefois résolu en se construisant des abris. Mais soudain privé de cette protection artificielle je me retrouve alors face à une crainte primitive. Et ce retour à ma condition de mammifère fragile me rapproche aussi d'une vérité que l'on a trop tendance à ignorer : le rapport à l'essentiel est de tous temps plus que nécessaire, me semble t-il. Et puis finalement, ne suis-je pas là pour ça ?

Immédiatement après Léoncel, le pas du grand Echaillon se dresse. S'il est plus court que celui du Touet, la pente est très raide et rendue pour l'occasion hyper glissante par une moquette de feuilles grasses. A certains endroits j'enfonçai ma chaussure presque jusqu'à la malléole, sous le seul poids de ma démarche, pour ne trouver alors qu'un caillou glissant comme s'il était huilé. Mais j'avançais.

Peu avant d'atteindre le pas du grand Echaillon, le sol et les arbres devinrent blancs. A cette altitude (1192m), les pluies récentes de la plaine ont dû tomber en giboulées neigeuses. Entre le brouillard et la neige m'environnant, le paysage s'était d'un seul coup considérablement blanchi, comme si je fus en quelques minutes passé de l'automne à l'hiver. Ne dit-on pas : Vercors, terre de contrastes !

Au pas du grand Echaillon, au sortir de la forêt et surgissant de la brume, je croisai un coureur. On se jeta un bref regard ponctué d'un furtif bonjour, et je remarquai qu'il arborait la mine réjouie d'un type qui rentre chez lui après un pénible effort. Immédiatement je le senti heureux de son sort, autant qu'il me sembla peu envieux du mien. Tant pis pour lui, me dis-je... tant pis pour lui, dut-il penser. Le brouillard se referma dans son dos.

Pour arriver jusqu'au col de la bataille, il faut remonter le ravin de Pissenible, qui n'a de ravin que le nom. En réalité, il s'agit d'une route forestière, rendue tout à fait inquiétante par les conditions présentes, mais fort praticable. Je me souvins alors d'un article récent dans le journal rapportant l'attaque d'un loup sur quelques brebis, non loin de Léoncel. Je sais qu'il y a des loups dans le Vercors, et cette idée me ravie. Depuis plusieurs années je crève d'envie d'en voir un passer lors de mes randonnées, mais confesse pourtant bien volontiers qu'une rencontre avec l'animal dans ces circonstances m'aurait à coup sûr figé sur place. Pourtant, avec la neige, le givre, le brouillard, cette lumière basse et cette forêt battue par le vent, il ne manquait que lui au tableau. Je n'en vis cependant pas l'ombre d'un poil, mais garde toutefois la sensation d'avoir été observé tout le long de ma montée. Dommage tout de même.

Je quittai la forêt sans véritable regret et arrivai enfin au col de la Bataille. A 1330 mètres d'altitude la visibilité était de quelques pas. Je repensai à mon optimisme du départ, lorsque je croyais encore pouvoir trouver le ciel bleu en atteignant le col de la Bataille, et envoyai un rire jaune à ma crédulité. Là haut, le vent s'était amusé avec le givre pour lui faire prendre des formes de coiffures modernes autours des barbelés. Je connais bien ce col, par beau temps, et sais comme il peut être accueillant, cependant, j'avais sous les yeux un endroit vide et hostile, qui semblait m'avertir pour la première fois depuis mon départ que je n'étais peut-être pas à ma place. En temps normal, c'est à dire sans ce blizzard qui me déséquilibrait à chaque pas, je n'emprunte jamais le tunnel pour franchir le col, je passe au dessus, par le GR, mais cette fois la, je choisis l'option route, tant le vent me glaçait les oreilles. Je pénétrai alors du bout des pieds dans la bouche ténébreuse.

Au milieu du tunnel, je stoppai. Me retournai. Devant. Derrière. Il n'y avait rien d'autre aux extrémités qu'un blanc vaporeux et le souffle glacial du vent à l'intérieur de ce tube en pierre. Si j'avais dû tourner sur moi-même les yeux fermés, comme pour jouer à colla maillard, lorsque je les aurais ouvert à nouveau, je n'aurais su par quel côté sortir. J'accélérai le pas et retrouvai l'air libre en inspirant un bon coup, comme un gars libéré d'un endroit qui ne lui manquera pas beaucoup.

Il y a quelques voitures stationnées au pied du roc de Toulaud. Je me demandai bien ce que ces hypothétiques promeneurs étaient venus chercher dans une telle purée de pois, sans penser une seule seconde que je faisais moi aussi partie du lot d'hypothétiques promeneurs. Après plusieurs tentatives ratées de quelques photos, j'empruntai la piste qui longe le roc jusqu'au plateau d'Ambel. La lumière commençait véritablement à manquer, le jour n'était sans doute plus très loin de se coucher, j'espérais secrètement en faire de même.

Devant moi, des silhouettes fantomatiques semblaient vouloir se dessiner. Sans doute les propriétaires des quelques voitures, bien échaudés par les conditions de ce jour blanc, qui rebroussaient chemin. Et en effet, c'étaient bien eux. Mais une fois parvenus à ma hauteur, leur expression ne fut pas celle de promeneurs déçus, malmenés par un Vercors avare de ses beautés, au contraire, car si leurs joues étaient rouges écarlates, si les cols étaient remontés très haut et les mains enfoncées loin dans les poches, leurs yeux pétillaient comme un feu de bivouac en plein désert.

Sur le moment, je ne me posai pas davantage de question quant à leur émerveillement, après tout, on peut se satisfaire d'une ambiance, d'une lumière, aussi diaphane soit-elle, les amoureux du massif en savent quelque chose. Je continuai donc de cheminer avec l'idée en tête que je n'étais pas le seul à apprécier une nature sauvage, sans me douter une seule seconde de ce qui m'attendrait un peu plus loin.

Et pas beaucoup plus loin, à vrai dire. Quelques centaines de mètres à peine.

Derrière le brouillard, soudain, une faible lueur parue. Puis la clarté se fit plus vive, comme si l'aube se levait à presque six heure du soir. Enfin je vis le brouillard s'écarter doucement, par volutes successifs, comme des rideaux, puis reculer d'un coup, franchement, soufflé, chassé par le vent.

Alors je compris l'expression des promeneurs, lorsque nous nous étions croisés peu avant et que leurs sourires semblaient me dire : On en a pris plein les yeux, à ton tour petit.

En réalité, la masse nuageuse dans laquelle je marchais depuis le début d'après-midi, achevait sa course à la hauteur de mon bras. Devant moi. J'étais au bout du nuage, à l'endroit pile ou le brouillard se dissout dans l'espace, pour ne laisser qu'un ciel complètement vide, limpide. J'avais quitter une tourmente, ou je ne voyais pas plus loin qu'une dizaine de mètres, pour me retrouver en quelques secondes face à l'infini de l'horizon.

Le soleil était couchant, déjà planqué derrière une ligne de crêtes jaune-orange, et la première étoile scintillait tout ce qu'elle pouvait, complètement seule, en dehors de moi. C'était juste magique. Je me retrouvais dans le même temps devant un phénomène météorologique et contemplais un des plus beau coucher de soleil qu'il me fut donné de voir. Je tentai plusieurs photos, mais pas une ne rendra l'émotion du moment.

Je me rassasiai les yeux autant que possible, puis reparti direction le plateau d'Ambel, pour un bivouac que je souhaitais le plus proche possible du refuge, mais que je pressentais dors et déjà comme allant être des plus "rustique".

La nuit était là.

 

 

Ce ne fut qu'au petit matin, le bivouac replié et le ventre vide, que je trouvai enfin le refuge d'Ambel. Je ne dormis sûrement pas plus éloigné d'une vingtaine de mètres de la bâtisse, mais en arrivant sur place hier au soir, le risque de tenter une recherche en pleine nuit et par temps de brouillard hyper-venteux, céda sagement le pas à un bivouac de fortune, improvisé sur une butte un peu moins boueuse qu'alentours.

J'avais opter pour un tarp plutôt qu'une bonne vieille tente un peu trop lourde à mon goût, et ne le regretta pas le moins du monde. Certes je montai la toile comme je le pu dans le vent et l'obscurité, c'est à dire à l'envers et parfaitement détendu, mais l'édifice tint la nuit complète sans s'envoler, et me protégea en quasi totalité d'un vent sournois. Je n'en demandais pas davantage.

La température à l'abri de mon tarp fut comprise entre -1° et 0°, pourtant, bien engoncé dans les replis de mon duvet et du sursac, je passai une nuit somme toute supportable, et comme dans un bonbon. En effet, le bruit du vent dans la toile du tarp me fit l'impression toute la nuit durant d'une papillote que l'on s'évertuait à ouvrir avec acharnement. Je parvins pourtant à attraper quelques heures de sommeil. De cela, j'en suis certain, car je me souviens avoir rêver, mais je ne vous dirais pas à quoi. Secret de randonneur.

C'est donc le ventre vide que je repris le GR 93, sur le coup de huit heure, résolu à me ravitailler une fois le refuge de Tubanet trouvé. Sur la carte, la petite maison dessinée en rouge semble pouvoir être atteint dans l'heure, en partant d'Ambel. Estimation très certainement envisageable par beau temps, mais le cas échéant et comme hier du reste, j'évoluai de nouveau dans un brouillard à couper au couteau.

Le GR emprunte une large piste en forêt, pour l'occasion recouverte de neige et de givre, néanmoins très bonne à suivre, avec un balisage clair. Toutefois, cette piste débouche assez vite sur une vaste clairière, ou l'orientation devient rapidement compliquée sans un sentier franchement défini et par une visibilité ne dépassant guère l'extrémité de mon bâton. Ainsi, après avoir tourné en rond quelques temps dans un brouillard épais comme un velours, et qui me paru sur le coup encore plus épais que la veille, je me décidai enfin à sortir la boussole. Je compris alors bien naturellement mon erreur. Je marchais depuis dix bonnes minutes plein sud, la direction opposée à mon objectif. Je rebroussai donc logiquement chemin, jusqu'au sortir de la forêt, puis tira un azimut droit sur le chalet. Dès lors je retrouvai très vite un balisage GR, qui longe scrupuleusement la forêt D'Ambel, pour rejoindre une piste assez large menant jusqu'au refuge, ou un feu de bois m'attendait.

Un groupe avait passé la nuit ici, et paraissait assez émoussé par une veillée copieusement arrosée à la Chartreuse, me confia t-on. Un homme de certainement mon âge, mais en paraissant bien plus, les cheveux en bataille et la barbe longue, avait ses deux coudes posés au dessus d'une tasse vide, le front posé sur ses paumes ouvertes, et la respiration lente. Le gars semblait bien amoché par la soirée, mais c'est encore celui à qui il restait le plus de vie, du moins suffisamment pour me souhaiter la bienvenue. Je pris un café et mangeai un morceau pour repartir une demi heure plus tard, pas encore certain de pouvoir rejoindre Die, si les conditions demeuraient aussi peu encourageantes.

Le plateau D'Ambel se franchi par une sente assez raide à la lisière de la forêt. Les difficultés d'orientation que je croyais retrouver au moins jusqu'à Font d'Urle furent inexistantes, tant le GR est bien marqué tout au long de sa monté vers le pas de l'Infernet. Il n'y a qu'un endroit de l'itinéraire pouvant poser problème, lorsqu'il faut tout doucement abandonner la forêt à main gauche pour tracer à flan vers le haut de la crête, jusqu'à atteindre l'altitude de 1700 mètres, le toit de ma traversée, et plonger sur Font d'Urle. Ce passage peut-être cauchemardesque par brouillard épais.

Heureusement, vers les 1500 mètres d'altitude, le sentier eu la bonne idée de me faire franchir le nuage. De la même façon que la veille au soir, je passai d'un ciel si bas qu'il me coulait sur les épaules à un bleu d'une pureté totale, absolue. J'ai pensé à ce film "L'étoffe des héros", lorsque les pilotes montent si haut dans leurs engins qu'ils commencent à apercevoir les étoiles. Et bien à mon échelle, traverser ce nuage me procura la même émotion, celle de quitter un monde pour entrer dans un autre. Ainsi je continuai d'évoluer, et pour une bonne distance, sur la frontière entre deux univers. Et les photos que je pris alors sont cette fois-ci bien plus éloquentes que celle de mon coucher de soleil.

En atteignant le sommet de la crête, nous dominons alors toute la réserve des hauts plateaux à l'est, et la vallée du Rhône à l'ouest, avec la ligne anarchique des balcons est courrant sur l'horizon (les connaisseurs apercevront le timide plateau tabulaire du Mont Aiguille sourde face à eux). Pour l'occasion, la réserve se trouvait remplie de nuage, comme une baignoire de mousse bien blanche, débordant par endroit jusque dans les vallées voisines. C'était tout juste miraculeux, et valait très largement une nuit passé à se faire déballer comme un cadeau.

Malheureusement, il fallu redescendre pour piquer sur Font d'Urle, et par la, plonger à nouveau dans le nuage. Le GR se suit sans difficulté puisqu'il emprunte les pistes de ski jusqu'au village. Il n'y a pas beaucoup plus triste qu'un endroit de villégiature en saison morte. Les maisons sont vides, les volets sont fermés, les rues désertes... et avec le brouillard par dessus le marché, je débarquais donc en plein village fantôme.

Il fallu m'appliquer un peu pour trouver les marques rouges et blanches, pourtant bien en vue sur un réverbère, mais sans le brouillard je suppose qu'on les déniche aisément.

Les plateaux de Font d'Urle sont une pure merveille à traverser. Sans danger, ils sont l'occasion pour s'offrir un petit exercice d'orientation, ce dont je ne me privai pas. Car en plus de souhaiter manipuler la boussole, je commençais sérieusement à regarder ma montre, pour estimer l'heure de mon arrivée sur Die. En effet, j'avais prévu de rentrer en car ou train, pour ne pas obliger toute ma petite famille à venir me chercher, ce qui me contraignait à tenir un horaire précis (dernier train pour 18h00).

Ainsi tirai-je un azimut sur ma prochaine destination : Pot de la croix, et décida de ne pas suivre les traces du sentier. Au bout du compte, je manquai mon objectif de peu et raccourci mon trajet d'une bonne quarantaine de minutes. J'en sorti satisfait.

Après les plateaux de Font d'Urle, plusieurs options s'offraient à moi. Me concernant, la seule envisageable était la plus rapide. Aussi je laissais Vassieux à ma gauche, pour longer la crête, sur une piste forestière blanchie par le givre et craquante comme des céréales avant le lait.

Longer scrupuleusement la crête revient à passer par la But Saint Genix, qui est parait-il un des plus beau panorama du massif. Cependant, compte tenu des conditions de visibilités et de l'horaire serré à respecter, je pris le parti de couper sur de larges pistes forestières et d'abandonner le sentier pour un temps. Bien m'en a pris, puisque je retrouvai les marques du GR rapidement, promettant en passant au pied de la But de ne pas l'oublier et d'y revenir lorsque la météo serait plus clémente.

Le GR continue son cheminement sur la crête qui domine Die, pour s'en aller vers l'extrémité sud de la réserve des hauts plateaux. Pour ma part, je le quittais au niveau du col de Vassieux, et plongeai sur Die.

Dans la descente vers ma destination maintenant bien en vue, je téléphonai à ma petite famille, pour les rassurés et leur confirmer mon retour en transports en communs.

La descente du col de Vassieux n'est pas très longue, mais rendue assez technique par une pente bien raide et des pierres qui ne veulent pas tenir en place. J'avançai toutefois d'un bon rythme, en redoublant de prudence, lorsque j'entendis une clochette un peu plus bas sur le chemin. Je n'ignorais pas être en pleine période de chasse, et commençai de parler fort et clair en espérant ne pas être confondu avec un sanglier savant. Alors, devant moi, l'air aussi perdu qu'un touriste, un molosse aux yeux plein de peur avançait la truffe collée au sol. Nous nous arrêtâmes l'un et l'autre. L'animal était massif, avec des pattes épaisses comme celles des ours et un cou de boeuf agrémenté d'un collier orange, mais arborait un regard de brebis. J'avançais ma main vers sa gueule, il me renifla. Les présentations étaient faites.

Je repris ma route, rassuré quant aux intentions de mon compagnon, mais préoccupé par l'idée que ce chien puisse errer depuis plusieurs jours dans le Diois. Assurément, ayant moi-même passé les dernières quarante huit heures sans un toit sur ma tête, je compatissais tendrement aux mésaventures du canidé.

Plus précisément, je vis en cette rencontre comme un signe du destin, un ultime test pour éprouver sur ma personnalité une quelconque valeur. Ce chien perdu, symbolisant ici un randonneur égaré sur le chemin, je ne pouvais pas l'abandonner. C'est une question d'éthique, de code morale, qu'il me fallait respecter, je le pressentis, sous peine de m'attirer les foudres d'une autorité, quelle qu'elle soit. J'attrapais donc mon téléphone et composa le numéro inscrit sur le collier du chien.

Son maître ne paru pas plus étonné de mon appel, et le rendez-vous fut pris pour le lieu-dit La Roche, situé sur la route de Die.

L'homme était jeune, d'allure robuste et arriva au volant d'un 4x4 flambant neuf, tandis que je retenais tant bien que mal la bête par le collier. Il chargea son compagnon de chasse, perdu, m'apprit-il, depuis le matin seulement, dans la benne arrière du véhicule et me demanda si je voulais me faire déposer quelque part.

Je parlais plus haut d'éthique, et certainement qu'ici un randonneur pointilleux eut refusé l'invitation, mais je l'avoue sans honte, j'acceptais de me faire accompagner jusqu'à la gare de Die.

Il restait à ma modeste aventure tout au plus quatre kilomètres de route ennuyeuse à parcourir, et ne pas vouloir imposer cela à mes chaussures fatiguées me paru sur le coup également respectueux d'une certaine éthique.

 

Par Fredcout
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Mes livres de bivouac...

 

- Voyage au bout de la nuit - Louis Ferdinand Celine

- La longue route - Bernard Moitessier

- Voyage avec un âne dans les Cevennes - R. L. Stevenson

- Sur la route - Jack Kerouac

- Zone érogène - Philippe Djian
- Petit traité sur l'immensité du monde - S. Tesson
                              

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